Etienne Daho : retour vers l’ amour

On le retrouve à deux pas de chez lui, près de la rue Lepic et du boulevard Clichy où il a passé un bout de son enfance. Ça tombe bien puisque paraîtra début décembre un livre dans lequel, pour la première fois, Daho évoque largement ses années de formation.

Il y a une grosse attente, due aussi à votre discrétion ces trois dernières années…

Je n’ai pas arrêté de bosser, en fait. Déjà quand je sors un disque, j’essaie de limiter au maximum, sinon on a tendance à être dans la redite. On ne peut pas réinventer tout le temps ce qu’on a déjà dit, et en même temps, on ne peut pas échapper au propos. Je suis obligé d’évoquer plein de choses dans les interviews. Ce sont des émotions fortes à chaque fois. Ce disque-ci, c’est un an et demi de travail, et comme je continue de produire et d’écrire pour les autres… J’ai rechanté Pop satori à l’Olympia. Avec des réarrangements qui m’ont pris trois mois.

« Pop satori » et le livre d’entretiens de Benoît Cachin vous ont ramené à votre passé. Agréable ou douloureux ?

Je n’ai pas du tout l’impression que ça me ramène en arrière, mais plutôt que je passe par des pas. Je ne suis pas nostalgique, mais le passé, je l’aime bien. Ce bouquin passe tout en revue. Je me suis reconfronté à plein de choses et j’ai trouvé ça agréable.

Vous avez longtemps rejeté votre enfance algérienne. Vous n’y êtes toujours pas retourné, d’ailleurs…

Quand j’ai commencé à chanter, j’étais sur une planche de surf. Je me sentais tout neuf, comme si je me faisais une nouvelle vie. Je ne voulais pas y embarquer des choses qui n’avaient pas encore été réglées. Je préférais garder ça pour mes petites boîtes secrètes. Chacun se débrouille dans la vie avec son bagage, pour essayer de s’accommoder de tout, de manière à être bien, à rester debout, quoi. On n’a pas envie de se prendre ça dans la figure par presse interposée. Depuis Eden, je peux en parler sans que cela me perturbe ou me déstabilise.

Dans ce livre, on apprend qu’à l’âge de 17 ans, vous avez failli virer délinquant. On a du mal à l’imaginer, vous qui êtes plutôt du genre timide et renfermé…

Timide et renfermé, c’est plutôt dans mes rapports avec les médias et leur côté intrusif la plupart du temps. Je me sentais menacé. Aujourd’hui, ça m’est égal. Les premières années, je n’ai pas éludé la question – on ne m’en a pas parlé, plutôt. Mon parcours a été inhabituel et tumultueux, on va dire. C’est ce qui m’a construit, en même temps. Je suis quelqu’un de très solide grâce à ça. J’ai un instinct de survie énorme, car dès l’âge de 4 ans, j’avais conscience que je pouvais être zigouillé du jour au lendemain. Quand je relis tout ça, je n’y vois rien de honteux ou de triste.

Votre parcours – parfait – est parsemé de rencontres et d’audace. Est-ce instinctif ou réfléchi ?

Si cela avait été réfléchi, j’aurais mieux gagné ma vie. J’aurais pu accepter des propositions avec des gens très connus, qui vendent beaucoup de disques. Je n’ai rien contre la popularité, que je considère comme une reconnaissance. Mais pas n’importe comment. J’ai évité des projets qui ne me convenaient pas artistiquement, c’est tout.

Vous vous êtes tout de même retrouvé, contre votre gré, chef de file d’une école pop française…

J’ai cristallisé la personne qui a réussi à cartonner, avec des influences particulières, des disques pas très faciles, et pas forcément une attitude racoleuse, on va dire. Ce n’était pas du tout évident. J’ai l’impression, aujourd’hui, de récolter les fruits d’un parcours qui m’apparaît comme cohérent, chaque album appelant le suivant. Il s’est installé avec le public, au fil des années, un rapport très luxueux. Une fidélité de gens qui reviennent en arrière sur des disques qu’ils avaient peut-être moins aimés sur le moment.

Vous citiez « Eden »…

Oui, je le mets en parallèle avec L’invitation, car tous les deux suivent une période de tourmentes, où je remets tout en question, où je suis prêt à arrêter, à trancher des liens, à recommencer comme un débutant. Avec une liberté qui fait que je suis le boss, que je fais ce que je veux. Le succès est merveilleux, et en même temps, il devient un monstre à déplacer, nous enfermant dans un engrenage. J’aime revenir à quelque chose qui me convient. Comment revenir à mon envie de base, maintenant qu’il y a du savoir-faire et de la maturité. Comment refaire Mythomane aujourd’hui. Dans le même état d’esprit. Voire en mieux, car j’aime mieux mon métier aujourd’hui. Au début, j’étais inconscient. Pour moi, la musique est une vocation, une passion qui passe avant tout. Comme si j’étais entré dans les ordres.

Tous les textes tournent autour de l’amour passion. On pense à Genet, Pasolini, Fellini, Fassbinder…

L’amour est le personnage principal du disque, oui. C’est l’amour absolu. C’est ma quête d’absolu et d’intensité. J’en ai besoin tout le temps. Autrement, non, je préfère consommer. Ce n’est pas qu’un fantasme. J’ai la chance de pouvoir le vivre et que ce soit réciproque. Je suis un artiste, donc l’intensité est ma muse. J’écris des albums pour les êtres que j’aime. Je ne suis pas quelqu’un qui a peur. La base est cet amour exclusif, mais confiant aussi. Il faut savoir rompre avant que ça s’abîme. Je parle aussi d’une relation qui a été très longue. Je peux être volage, mais ce n’est pas ma quête. Entre-temps, je ne suis pas chômeur non plus.

Dans le livre, vous dites de très belles choses sur votre amie Elli Medeiros…

C’est quelqu’un de très important pour moi. Elle a été mon premier amour et ma première muse, surtout. Je trouve ça formidable qu’on ait pu transformer ça en une relation finalement éternelle. On ne se lâche plus la main. C’est encore plus beau aujourd’hui. À l’époque, il y avait beaucoup de passion, mais aussi de folie et de n’importe quoi. Aujourd’hui, on fait un disque ensemble, elle est ma famille. Jacno aussi, même si je le vois moins.

Une très belle chanson, c’est « Boulevard des Capucines », avec votre nom en grand sur le parvis de l’Olympia…

Cette chanson parle de mon père. Une chanson plus facile à écrire qu’à évoquer. J’ai peu connu mon père. Il a dû traverser ma chambre en courant quand j’avais 3 ans. Il nous a quittés quand nous étions encore en Algérie, et il est réapparu dans ma vie en 1986. Je faisais l’Olympia et j’ai su qu’il était dans la salle. Ce qui m’a beaucoup remué, évidemment. Je lui ai fait interdire l’accès aux loges, car je n’avais pas envie. C’était trop fort, trop tard. Je commençais à bien me tenir. J’avais peur qu’on me rattrape par le fond de la culotte et qu’on me dise : tu n’as pas encore tout réglé. Je peux être très dur par moments. Pour me protéger. C’était le gros dossier. C’était le dernier soir à l’Olympia, on me remettait un disque d’or, il y avait une fête. Ce n’était pas les conditions pour le voir. Je n’ai pas non plus donné signe de vie quand il m’a écrit.

Entre-temps, il est mort, vers 1990. Là, avant de faire L’invitation, on m’a remis une pile de lettres, dont celle de mon père qui me parlait de cette soirée à l’Olympia. C’est ce qui a déclenché la chanson. Ça fait un bien fou. Je prends son point de vue. Etienne Daho, c’est aussi son nom. On dit tous les deux « pardon ». C’est une chanson apaisante sur le pardon. Cette chanson, j’ai failli ne pas la mettre sur le disque, tellement elle était personnelle. C’est une chanson importante, on n’en fait comme ça qu’une seule fois dans sa vie.

Vous avez eu 50 ans l’an dernier…

Je m’en fous un peu. Je fête rarement mes anniversaires, sauf quand quelqu’un se décide à me faire une surprise. Les 40 ans ont été plus importants, parce que j’ai moins anticipé la suite. Maintenant, je sais comment je fonctionne, je me sens droit dans mes bottes. Les tourmentes existent toujours, mais c’est nécessaire quand on est un artiste.

Propos recueillis à Paris par THIERRY COLJON


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