Tinariwen débranche la prise

Il y a dix ans, le monde de la musique découvrait le groupe de Touaregs maliens Tinariwen. L’album The Radios Tisdas Sessions, réalisé en deux jours à Kidal, à l’ouest du Mali grâce, notamment, à l’aide du groupe angevin Lo’Jo, révélait un blues-rock électrique original, à la fois planant et rebelle.

Car Tinariwen (« les déserts » en tamasheq) est un vrai groupe de combattants, né en 1982, avec deux albums à leur actif dans les années 90 (Ténéré en 92 et Bamako en 93). Collectif à géométrie variable, le groupe n’a d’ailleurs pas hésité à prendre les armes lors de la fameuse rébellion de 1990. Le film de François Reichenbach, Teshumara, les guitares de la rébellion touareg, raconte cet épisode à replacer dans l’histoire de l’errance et de l’exil du peuple touareg.

En 2004, l’album Amassakoul et, trois ans plus tard, Aman Iman installent la renommée internationale du groupe qui, à force de tourner un peu partout, se gagne l’amitié et l’admiration de gens comme Robert Plant, grand spécialiste en la matière, Thom Yorke, Elvis Costello, Brian Eno ou Carlos Santana.

On a pu voir à l’AB et dans de nombreux festivals ce groupe envoûtant qui nous revient cette année avec un disque acoustique, Tassili. Le bassiste Eyadou Ag Leche, également percussionniste et directeur musical, était de passage à Bruxelles, cet été, quelques jours avant leur concert au festival de Comblain-la-Tour début juillet. Nous l’avons retrouvé au café de l’AB : « Pour nous, publier un disque acoustique est un retour aux sources, car c’est comme ça qu’on a commencé. Officiellement, le groupe est né en 1982, mais ils jouaient tous déjà avant. Ibrahim était l’ami de mon père. Ils sont venus jouer à mon baptême en 1978. Je les suis depuis que je suis gosse, ils m’ont donné de plus en plus de responsabilités au fil des ans. »

L’an dernier, Tinariwen a ressenti l’envie de débrancher la prise et de se retrouver à Djanet, dans le Sud algérien, pour enregistrer Tassili. C’est là, dans ce superbe désert du même nom, le Tassili N’Ajjer, où l’on trouve les fameuses peintures rupestres en plein air classées par l’Unesco, que vit Bali Othmani : « Son fils a joué avec nous. Ce disque est un retour aux sources. Comme quand on retrouve un ami, avec qui on discute tranquillement, les pieds dans le sable. Il est important que les nôtres nous retrouvent. L’électricité nous a permis, précédemment, de porter notre message le plus loin possible. Et puis, dans les fêtes que nous animions chez nous, il y avait parfois tellement de monde qu’on ne nous entendait pas. Quand on se perd dans le désert, il faut crier fort. On a joué partout où les gens ne savaient même pas ce qu’étaient les Touaregs. »

Le peuple nomade, établi dans cinq États (Algérie, Mauritanie, Mali, Niger et Libye) longtemps avant le découpage colonial de ces frontières, a dû se sédentariser pour survivre. Beaucoup ont dû s’exiler. Tinariwen, comme Tamikrest, Toumast, les Tartit ou Bali Othmani, sont les porte-parole de cette culture fascinante, vieille comme le monde, qui a réussi à préserver ses particularismes malgré l’invasion arabe, l’imposition de l’Islam et la colonisation. Mais les Touaregs se battent toujours pour préserver leurs droits, politiques comme économiques et culturels. Eyadou est intarissable quand il s’agit de parler des Touaregs. Il est d’ailleurs accompagné d’Anara Elmoctar, responsable de l’ODTE (Organisation de la diaspora touareg en Europe) : « C’est très important pour nous de mieux faire connaître notre culture. La rébellion de 1990 (NDLR : brièvement réactivée en 2006) a réglé de nombreux problèmes. L’égalité est en cours. Il existe maintenant des ministres touaregs au Mali, des avocats… On est mieux intégrés dans la société. Le combat continue mais il est différent. Le rôle de Tinariwen est le même que celui de la presse. Ce n’est pas grave si les Touaregs sont divisés en cinq États. Ça reste la même famille. Aujourd’hui, seule la liberté nous importe. Avant le terrorisme, on vivait du tourisme. On est là face à un problème dont on

cherche encore le chemin, la solution, dans nos têtes. Al-Qaïda du Maghreb, c’est qui ? Nous ne les avons jamais vus alors que nous connaissons le moindre grain de sable du désert. Ils doivent bien être quelque part, non ? »

La situation des Touaregs est loin d’être idyllique pour autant. La sécheresse qui a décimé les troupeaux l’an dernier, l’exploitation des richesses minières (or, uranium, pétrole) par les multinationales que gênent les Touaregs, le manque d’infrastructures, le sous-développement…

« Le gros problème, c’est l’eau, plus que le pétrole. On essaie, avec Tinariwen, de prendre en charge notre communauté. Chaque musicien touche 30 % des revenus du groupe, le reste va à la population. Les gens nous respectent beaucoup car on joue avec le cœur. »

Rebelle dans l’âme, le musicien touareg est sans doute le plus véritablement rock’n’roll au monde : « La première fois que j’ai entendu un disque de Jimi Hendrix, en Europe, c’est comme si je le connaissais depuis ma naissance. C’était comme s’il était vivant, dans le désert. »

C’est aussi en raison de l’insécurité persistance dans la région nord du Mali que Tinariwen a décidé de s’exiler à Djanet, dans le Sud algérien, le temps d’y enregistrer le nouvel album. Du temps de la rébellion, Djanet était un refuge et une étape sur la route des camps libyens d’entraînement qu’avaient rejoint certains membres de Tinariwen. Pour retrouver des sensations passées, le groupe a installé les 400 kilos de matériel (et 250 mètres de câbles pour éloigner les bruyants générateurs) sous tente, dans le désert, entre ciel étoilé, dunes et pitons rocheux.

Les ont même rejoints là-bas, Tunde Adebimpe et Kyp Malone, du groupe new-yorkais TV On The Radio, rencontrés au festival californien Coachella en 2009. Les cuivres du Dirty Dozen Brass Band ont été rajoutés à La Nouvelle-Orléans : « Tunde et Kyp, quand ils sont repartis, ils pleuraient. Ils n’imaginaient pas ce que c’était que la vie dans le désert. »

Attachés à leur culture et le regard résolument tourné vers l’avenir, les Touaregs mêlent tradition et modernité dans un blues du désert qui nous fera toujours rêver.

http://www.myspace.com/tinariwen

THIERRY COLJON

commenter par facebook

répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *