John McLaughlin, Shakti et le public de Bozar en communion

Le concert de Remember Shakti, jeudi soir, a soulevé l’enthousiasme et la ferveur de près de 2.000 personnes.

Le public de la salle Henry Le Bœuf de Bozar – quasi 2.000 personnes – était debout pour remercier longuement les cinq musiciens de Remember Shakti, jeudi soir à la fin d’un extraordinaire concert de plus de deux heures. Certains des musiciens empoignèrent même leur smartphone pour photographier cette salle émue, applaudissant à tout rompre une performance qui fut autant spirituelle que musicale.

Shakti, c’est le groupe mythique créé en 1973 par le guitariste britannique John McLaughlin et le spécialiste du tabla Zakir Hussain. Quarante ans plus tard, John et Zakir ont bourlingué dans d’autres groupes sans jamais cesser leur amitié. Ils se sont donc retrouvés pour fonder Remember Shakti avec trois autres artistes indiens : – Shankar Mahadevan au chant, Shrivinas Uppalapu à la mandoline et Selvaganesh Vinayakaram aux percussions. Un groupe soudé comme les doigts d’une main.

Car ce qui est remarquable dans Remember Shakti, au-delà de la qualité musicale de l’ensemble et de chacun, c’est la complicité du groupe, l’amitié qui plane sur le concert, le respect de chacun. Sur scène, ce sont cinq sourires qui s’affichent. Et quand l’un fait un solo, les quatre autres le regardent, battent des mains, le suivent, l’encouragent, et ne quittent pas la scène, comme s’ils s’en désintéressaient – t’as que te débrouiller, gars – ainsi que ça se pratique trop souvent dans les formations occidentales.

Quand ils pénètrent dans la salle, tous les cinq sont en habits indiens, le châle sur les épaules, les pieds nus. Ils s’installent en tailleur sur une plate-forme. Ils n’en bougeront plus, sauf le chanteur, qui quittera la scène pour deux morceaux, laissant le groupe jouer seul. Et ça commence. Une musique qui joue de l’attrait de l’Orient et de l‘Occident , qui mêle la guitare jazz-rock de John à la mandoline indienne de Shrivinas, au chant aérien de Shankar et aux percussions indiennes de Zakir et Selvaganesh.

Tout le monde est impressionnant mais peut-être encore davantage le chanteur. Selvaganesh Vinayakaram est le roi de Bollywood. Il joue dans les productions chantées de la Mecque du ciné indien. Mais il se libère toujours pour communier avec Remember Shakti. Sa voix est légère et subtile, ses mélismes séduisants, ses aigus frais comme une brise de montagne. Il dessine des arabesques dans sa voix en même temps que ses mains les écrivent dans l’air. La musique est ancrée en Inde. Mais soudain, quelques accords de John, quelques riffs de guitare, lui donnent un air de blues ou de rock, quelques solos éveillent des sonorités jazzy.

Zakir présente John : « Un des plus grands musiciens de ce temps ». John présente Zakir : « Quelqu’un qui m’inspire tous les jours. » John présente Shrivanas : « Il a commencé à jouer sur scène à 7 ans. C’est terrible. Je déteste les gens comme ça…. Non, pas vraiment ! » John présente Shankar : « Le plus grand chanteur de l’Inde et du monde. » Respect, sérénité et communion.

Ils viennent de jouer « Ma no pa » : « On peut jouer le ma mais pas le pa, explique McLaughlin. Mais je le fais quand même. J’aime briser les règles. » Ils entament un morceau composé à Venise après avoir admiré le pont des Soupirs. Un superbe duo mandoline-guitare qui se transforme en blues léger, avec des accords que John laisse résonner et un thème obstiné de six notes sur lesquels Shankar vient poser sa voix.

A fleur de peaux

Les percussionnistes ne sont pas là juste pour assurer le rythme : ils sont pleinement musiciens. Leurs solos sont époustouflants de vivacité et de justesse. Zakir aux tablas, Selvaganesh au mridangam (un tambour), au kanjira (un tambourin à une peau) ou au ghatam (un pot en terre cuite). Ils jouent avec leurs mains nues. Leur dextérité est phénoménale. Mais quand ils se laissent aller à de longs solos, ils ne s’agit pas d’ostentation, de démonstration mais bien de raconter des histoires. A fleur de peaux.

Remember Shakti reprend des morceaux des disques des années 70, des nouvelles, un morceau du mandoliniste, un autre de John. Quasiment toujours en mesures impaires. Une seule fois, je crois, la rythmique était basée sur le bon vieux quatre temps que le rock et le blues connaissent. Le morceau « 5 am, 6 pm » est explicite à cet égard : « Ce sont des heures très agréables, dit John. Et ça montre aussi la combinaison rythmique : une mesure à cinq temps, une autre à six, pour faire des mesures de onze temps. » Ca pourrait dérouter nos oreilles. Ce n’est pas le cas : on ne bat pas la mesure de la même façon, c’est tout. Et cela envoûte nos esprits, peut-être précisément à cause de ce décalage, en tout cas grâce au talent du groupe.

Ballades, envolées rythmées, solos espiègles, notes dansées, mélodies tristes et joyeuses, chanson déchirante et percussions emballantes. On est passé par tous les stades de la musique, jeudi soir, grâce à Remember Shakti. Mais surtout, on a été envahi par cette sérénité joyeuse qui émane du groupe comme un nuage de fumée parfumée qui se répand en volutes dans une salle. Avec Shakti, le public a le plaisir de recevoir et celui de donner, son énergie, son enthousiasme, sa satisfaction. Le groupe, lui, on le sent, on le voit, a le même plaisir de jouer ensemble, d’offrir cette joie au public et d’en recevoir les remerciements. C’est du donnant donnant. Des émotions en partage. Le bonheur, quoi !

JEAN-CLAUDE VANTROYEN


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